Le 30e Captains’ Forum, organisé par le Yacht Club de Monaco en collaboration avec Oceanco, MB92 Group, Jutheau Husson, ICON Yachts, s’inscrit comme l’un des rendez-vous attendus par la communauté du secteur. Après une matinée dédiée à l’expérience des professionnels, la suite de la journée a permis de concrétiser les solutions.
Après le temps du constat, est venu le temps des solutions. Consacrée aux outils permettant de passer de la prise de conscience à l’action, cette deuxième session, introduite par la modératrice Neity Maddock, a rappelé que la transition environnementale du yachting repose sur des données fiables et des solutions concrètes. « Peut-on engager une transition environnementale sans outils vérifiés et fondés sur la science ? La réponse est non. » Dans un contexte où « plus de 14 000 yachts de plus de 24 m naviguent aujourd’hui dans le monde », la question de l’impact environnemental du secteur s’impose.
Présentant la stratégie de déploiement du SEA Index®, Jérémie Lagarrigue, Directeur Général du Yacht Club de Monaco, est revenu sur l’évolution du SEA Index®, lancé en 2020. Le Sea Index® est un indice capable de mesurer la quantité de carbone émise par un bateau (également étendu aux catamarans et aux voiliers) en fonction de l’espace disponible à bord. Il fonctionne avec le diesel, mais aussi avec des carburants alternatifs comme le méthanol, les e-fuels et d’autres solutions, avec des ratios de CO₂ différents par litre consommé. « Nous avons également lancé il y a deux mois un indicateur sur la qualité de l’air. » Au-delà de la mesure, l’enjeu est d’apporter des bénéfices concrets aux armateurs et aux capitaines. « Nous allons intégrer un data logger. Avec ce système, vous pourrez mesurer l’énergie consommée par les auxiliaires et par les moteurs principaux. De plus, le data logger étant connecté aux charges hôtelières, lorsque vous entrez dans un port, vous pouvez connaître immédiatement le nombre de kilowattheures consommés. » Résultats : des procédures check-in et check-out rapides, car le port saura directement quoi facturer. Moins d’attente pour les équipages et des formalités simplifiées. Outre des accès privilégiés à certains ports, une simplification des procédures administratives ou encore des conditions préférentielles auprès d’assureurs et de partenaires, le SEA Index s’inscrit aussi dans une logique de liberté de naviguer.
Marc Guynot, architecte systèmes et ingénieur pour l’industrie aéronautique, est impliqué dans le développement de la plateforme NEMO, a prolongé cette réflexion, mettant l’accent sur l’utilisation des données pour améliorer concrètement les performances des yachts. La certification est une première étape, « mais ce qu’il faut ensuite, ce sont des actions », a-t-il expliqué, rappelant que « les émissions sont aussi une forme de gaspillage ». L’objectif des outils développés dans le cadre du SEA Index® est de mieux comprendre la consommation réelle des navires afin d’identifier des marges de progression sans modifier leur usage. « La donnée doit servir à prendre des décisions, pas à s’accumuler sans but », a-t-il résumé, en précisant que « les données restent la propriété du yacht ».
Claire Ferandier Sicard, fondatrice de la société ETYC, a pour sa part, insisté sur le rôle des équipages dans la mise en œuvre des démarches environnementales. Son intervention a présenté une plateforme destinée à accompagner les actions menées à bord, depuis la collecte des données jusqu’à la mise en place de plans d’amélioration. Pour elle, l’enjeu est d’inscrire ces initiatives dans la durée : « Il faut une vision à long terme, pas seulement liée au contrat d’un équipage. » Les échanges avec les capitaines présents dans la salle ont montré que la mise en œuvre concrète reste souvent progressive. Après les premières mesures, comme la suppression des bouteilles plastiques ou l’utilisation de produits plus respectueux de l’environnement, les équipages se demandent fréquemment « quelle est la prochaine étape ». La question de l’espace à bord, des contraintes techniques ou encore de l’organisation du tri des déchets illustre les difficultés rencontrées au quotidien, confirmant que la transition environnementale passe autant par l’évolution des pratiques que par celle de la conception des yachts.
La session s’est conclue avec l’intervention de Giammario Meloni, directeur des ventes Méditerranée chez Nanni Industries, venu présenter les évolutions technologiques en matière de propulsion. Il a détaillé les solutions hybrides et les systèmes fonctionnant au méthanol, développés pour réduire à la fois les émissions et le bruit. « L’industrie travaille aujourd’hui à réduire au maximum les émissions et les nuisances », a-t-il expliqué, en présentant des configurations combinant moteur, générateur et batteries. L’un des objectifs est de permettre des phases de navigation silencieuse : « En mode batterie, on peut naviguer sans vibration et sans perturber la faune. » À travers ces interventions, le Captains’ Forum a montré que la transition du yachting ne repose plus seulement sur des intentions, mais sur des outils, des technologies et des méthodes déjà disponibles, capables d’accompagner concrètement l’évolution du secteur.
Lors des échanges avec la salle, plusieurs participants ont rappelé que cette transition reste étroitement liée aux contraintes économiques. Un architecte naval a ainsi résumé une difficulté bien connue du secteur : « le problème, au final, c’est le prix ». Selon lui, sans cadre réglementaire plus strict imposant certaines solutions, notamment dans les zones sensibles, les choix techniques resteront souvent dictés par le coût plutôt que par les objectifs environnementaux. D’autres intervenants ont toutefois souligné que l’évolution des technologies change progressivement la donne.
Le coût des batteries et des systèmes hybrides diminue, rendant ces solutions plus accessibles qu’il y a quelques années, ce qui facilite leur adoption sur les nouveaux projets comme lors des refits.
Modérée de nouveau par Neity Maddock, la dernière session de la journée a réuni scientifiques, institutions et acteurs techniques autour d’un même objectif : mieux relier la recherche, l’observation du milieu marin et les activités en mer.
Secrétaire exécutive de l’Accord Pelagos, Maria Betti a rappelé que le sanctuaire franco-italo-monégasque constitue « l’une des zones les plus importantes de Méditerranée pour la biodiversité marine », tout en restant un espace fréquenté. « Le sanctuaire est un espace maritime très actif, où la conservation doit coexister avec des activités humaines importantes, comme le transport maritime, le tourisme ou le yachting », a-t-elle expliqué. Dans ce contexte, la coopération avec le secteur nautique devient indispensable : « Renforcer le lien entre science et yachting est une nécessité stratégique. » Selon elle, les yachts peuvent aujourd’hui contribuer directement à l’observation du milieu marin grâce aux technologies embarquées. La communauté du yachting peut devenir un véritable réseau d’observation de l’océan et « la conservation marine dépend de notre capacité à mobiliser tous ceux qui vivent et naviguent en mer ».
Directeur du Plan Bleu, centre d’activités régionales du Programme des Nations Unies pour l’environnement, Antoine Lafitte a replacé ces enjeux dans une perspective plus large : celle de la coopération internationale en Méditerranée. « Nous produisons des analyses pour observer l’état de l’environnement et ensuite travailler sur les scénarios d’évolution », a-t-il expliqué. La transition écologique ne pourra se faire sans une implication plus forte des acteurs économiques et que les objectifs internationaux doivent être traduits en actions concrètes. « Il est très important de faire le lien entre le secteur privé, le développement durable et l’économie », ajoutant que cette évolution suppose aussi de « créer un récit, une vision commune » capable de mobiliser les différents secteurs, dont celui du yachting.
La question de l’impact des activités maritimes sur le milieu marin a ensuite été abordée par Eric Baudin, spécialiste des questions environnementales chez Bureau Veritas Marine & Offshore, venu présenter les travaux menés sur la réduction du bruit sous-marin, un sujet encore peu connu mais de plus en plus étudié. Il a rappelé que « les écosystèmes marins dépendent fortement du son pour communiquer, se déplacer, se nourrir ou se reproduire », et que les émissions acoustiques des navires peuvent provoquer « des perturbations, du stress ou des changements de comportement » chez de nombreuses espèces, au-delà des seuls mammifères marins. Le yachting est directement concerné, les bateaux évoluant souvent dans des zones sensibles. Les efforts réalisés pour améliorer le confort participent aussi à la protection du milieu marin. « Réduire le bruit et les vibrations à bord améliore le confort, mais contribue également à réduire le bruit sous-marin. » Des solutions existent déjà, qu’elles relèvent de la conception, de la propulsion ou de l’exploitation des navires. Modification des hélices, systèmes d’amortissement, gestion de la vitesse ou adaptation des routes peuvent permettre de limiter les nuisances.
Ces questions ont été approfondies lors d’un déjeuner-atelier consacré au rôle du yachting dans la gestion du bruit sous-marin rayonné, réunissant capitaines, ingénieurs et experts autour des stratégies mises en place dans d’autres secteurs maritimes ainsi que des solutions certifiantes portées par SEA Index® et Bureau Veritas Marine & Offshore. Le sujet est devenu central, la réduction des nuisances acoustiques constituant désormais un enjeu majeur pour la protection des écosystèmes marins comme pour l’évolution des certifications environnementales. Cette réflexion s’inscrit dans une dynamique plus large, Monaco ayant récemment rejoint la coalition internationale « For a Quiet Ocean », aux côtés de 37 pays, afin de soutenir des actions coordonnées visant à réduire le bruit sous-marin à l’échelle mondiale.
Le professeur Pierre-Charles Maria, président d’Atmosud et professeur émérite à l’Université Côte d’Azur, a permis d’élargir la réflexion aux questions de mesure environnementale et de suivi scientifique. Revenant sur la création d’un collège interdisciplinaire dédié à l’environnement et au développement durable, il a rappelé que « le monde réel est complexe et nécessite une approche intégrée ». À travers les travaux menés par Atmosud, « la qualité de l’air est suivie grâce à des instruments de référence, des capteurs et des modèles scientifiques ». Dans ce contexte, il a estimé que le yachting doit lui aussi participer à cet effort collectif. « Le yachting, même s’il émet moins, ne peut pas rester à l’écart. C’est une responsabilité sociale et environnementale », a-t-il déclaré. Cette prise de conscience a conduit à développer des outils d’évaluation adaptés au secteur. « Cette démarche a été clairement identifiée par le Y.C.M. », a-t-il ajouté, en évoquant la certification mise en place pour « reconnaître l’engagement volontaire visant à réduire l’empreinte environnementale du yachting ». La transition passe désormais par des indicateurs mesurables et par une coopération plus étroite entre scientifiques, industriels et acteurs de la mer.
Le biologiste marin Pierre Descamp, fondateur d’Andromède Océanologie, a consacré son intervention à la protection des herbiers de posidonie, élément essentiel de l’écosystème méditerranéen. Rappelant que « la posidonie n’est pas une algue, mais une plante marine qui forme de véritables forêts sous-marines », il a souligné le rôle majeur de ces herbiers, capables de produire de l’oxygène, de capter le carbone et d’abriter une grande diversité d’espèces. « Comme une forêt, elle rend des services écologiques essentiels », a-t-il expliqué.
Cet équilibre reste pourtant fragile, notamment face au mouillage des navires. « Un seul mouillage peut détruire jusqu’à 50 m² de posidonie en une nuit », a-t-il rappelé, en insistant sur la lenteur de sa régénération : « cette plante pousse extrêmement lentement, seulement quelques centimètres par an ». Dans certaines zones, les dégradations ont été rapides, alors même que cet écosystème a traversé des millénaires. « Un milieu qui a survécu des milliers d’années peut être détruit en quelques décennies », a-t-il averti. Plusieurs solutions existent toutefois pour limiter ces impacts. L’interdiction de mouiller sur les herbiers a déjà permis de réduire fortement les dégradations, tandis que des outils numériques permettent aujourd’hui de mieux localiser les zones sensibles. Il a notamment présenté l’application Donia, qui fournit « des cartes en temps réel des fonds marins afin d’éviter d’endommager les herbiers », ainsi que le développement de mouillages écologiques destinés à remplacer l’ancrage traditionnel. Pour lui, la protection du milieu marin passe par une évolution des pratiques mais aussi par une coopération entre scientifiques, autorités et professionnels de la mer, y compris le secteur du yachting, directement concerné par ces enjeux.
Dernier intervenant de la session, Thomas Frizlen, fondateur de Swiss Ocean Tech, a abordé la question du mouillage, un sujet à la fois technique et environnemental. S’appuyant sur une enquête menée auprès de capitaines de super-yachts, il a rappelé que l’ancrage reste une opération délicate malgré les technologies modernes. Selon lui, les pratiques ont peu évolué. « Nous mouillons aujourd’hui presque comme il y a des centaines d’années », a-t-il expliqué, soulignant que, contrairement à la navigation, le mouillage repose encore largement sur l’expérience. « Une fois l’ancre sous l’eau, nous ne savons plus vraiment ce qui se passe », a-t-il constaté, évoquant un manque de données qui complique la prise de décision. Cette situation crée ce qu’il appelle un « décalage de décision », entre le moment où l’ancre commence à chasser et celui où l’équipage s’en aperçoit. « Aujourd’hui, nous réagissons lorsque le bateau bouge, pas quand l’ancre commence à chasser », a-t-il résumé.
Pour répondre à cette difficulté, son entreprise développe des systèmes capables de fournir des informations en temps réel sur la position et le comportement de l’ancre. « Nous donnons des informations en temps réel sur ce qui se passe au niveau de l’ancre », a-t-il expliqué, précisant que l’objectif n’est pas de changer les méthodes, mais de les sécuriser. « Nous ne changeons pas la façon de mouiller, nous apportons des données pour décider avec plus de sécurité. »
Au-delà de la sécurité, ces outils peuvent aussi contribuer à limiter les impacts sur les fonds marins, en évitant les dérives ou les repositionnements répétés. « Plus de données signifie plus de sécurité, mais aussi une meilleure protection de l’environnement », a-t-il conclu.
À travers ces échanges, la discussion a montré que la protection du milieu marin repose désormais sur une approche collective, où scientifiques, institutions, industrie et navigateurs sont appelés à travailler ensemble, avec des outils de mesure, des données partagées et des objectifs communs.
Depuis sa création, le Captains’ Forum s’est imposé comme l’un des rendez-vous majeurs du Captains’ Club du Yacht Club de Monaco, un club réservé aux capitaines titulaires au moins d’un brevet de Capitaine 500 (ou équivalent), qui compte aujourd’hui 150 capitaines de super-yachts d’une moyenne de 65 m, et représentant 25 nationalités. Cette 30e édition s’est inscrite dans la continuité du Monaco, Capital of Advanced Yachting Rendezvous, qui a réuni pendant quatre jours explorateurs, scientifiques, capitaines et armateurs autour d’une même ambition : faire évoluer le yachting vers un modèle plus engagé, plus innovant et plus utile à la connaissance des océans.
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