Expédition Sir Ernst

Il est 4 heures du matin et c’est à mon tour de prendre le quart 🙂

A la voile depuis quelques heures et sans le chauffage du moteur, la température à bord de Sir Ernst a diminué. 7° à l’intérieur, la sensation de fraicheur est immédiate. Hervé me renseigne sur les conditions et la navigation. Le vent attendu est bien là, Nord Est 25 nœuds. Sir Ernst file sous 7,5 nœuds grand largue, 1 ris, génois tangonné. L’air est à -1 degrés, l’eau à 2 degrés. Nous longeons l’île Biscoe à une vingtaine de milles au large. Nous restons relativement éloignés de la côte car la cartographie est imprécise et les glaces moins présentes au large. Veille renforcée !

Il neigeote et le pont est déjà saupoudré. Je sors pour un tour d’horizon et jette un rapide coup d’œil sur le pont pour vérifier le réglage des voiles. Tout est glissant, et je me déplace avec précaution. Je ne traine pas et rejoins le « Dog House » : le centre névralgique de Sir Ernst. Il y fait bien meilleur que dehors. La condensation n’est pas trop importante. J’estime à 1/4 de mille la visibilité. Il fait déjà relativement clair et je ressors donner un coup de raclette sur le pare-brise pour améliorer encore la vision. Toutes les vingt minutes, je jette un coup d’œil au radar afin de détecter les plus grosses glaces. Le vent est relativement stable. Il oscille entre 22 et 28 nœuds. Sir Ernst marche tranquillement entre 6 et 8 nœuds. Le quart se déroule paisiblement, mais assis et statique, le froid se fait rapidement sentir. Le vent refuse progressivement. Nous sommes sous génois tangonné et nous nous rapprochons de la côte.

François me rejoint pour prendre son quart. Nous profitons d’être deux pour manœuvrer. Le pont est toujours très glissant et nous enfilons nos harnais. Nous détangonnons et rétablissons le génois tribord amure. A la fin de la manœuvre, nous apercevons sur notre route un beau growler.

A 14 heures, nous passons le 67ème parallèle Sud après avoir franchi quelques heures plus tôt le cercle polaire Antarctique. Celui-ci marque la latitude au-delà de laquelle, au moins une fois dans l’année le soleil, ne se couche pas.

Le ciel est gris, relativement uniforme. La température est légèrement positive. La mer plus sombre, tranche avec le ciel. Quelques Albatros sont de retour. Le large est leur domaine.

L’atterrissage en Baie Marguerite est stimulant. Nous attendons ce moment depuis 18 mois !
Le Chef d’expédition français du bateau Endurance du National Geographic que nous avons rencontré à Dorian Cove, nous a promis que la navigation dans les canaux de cette zone serait exceptionnelle. Nous étions fascinés par ses connaissances et expériences de l’Antarctique et lui par notre voilier et notre indépendance. Nous avons échangé un bon moment.

Nous espérons au moins une journée de grand beau pour prendre la mesure des paysages avec les sommets à plus de 2000 m proches du bord de mer que nous voyons sur la carte
Que nous réservent les prochains jours ? Nous sommes impatients d’arriver.


A 21 heures, nous approchons de l’extrémité sud de l’île Adélaïde. Nous apercevons les premières glaces. Tout d’abord un gros Iceberg, révélé à l’avance par le radar. Puis de plus en plus de glaces dérivantes de toutes tailles, en général par banc. Nous distinguons la côte constituée d’un immense glacier qui recouvre l’ensemble de l’ile. Des reliefs très marqués émergent au-dessus des nuages. La carte marine nous annonce un tas de roches sur notre route. Nous slalomons entre les écueils et ilots que la houle du large marque d’écume blanche et de vagues déferlantes. Nous roulons le génois et lançons le moteur pour être plus manœuvrant dans ce champs de mines constitué de roches et de glaçons. Nous redoublons de vigilance.

Nous imaginions mouiller au pied d’une cabane sur le côté de l’ile Adelaïde, près de l’Ile Avian. Mais avec la houle du large, la côte de la baie est blanche d’écume. Nous ne nous approcherons pas et contournons l’île Avian par le Sud.

C’est sur cette île que Jérôme et Sally Poncet ont hiverné en 1978 avec leur Damien II. Ils ont raconté leur périple dans un livre mythique pour nous « Le Grand Hiver ».

Cet atterrissage est austère et nous sommes tous concentrés sur la recherche d’un abri. Il est 22 heures et nous aimerions nous arrêter pour quelques heures avant que la luminosité diminue.
Le spectacle est à la fois grandiose et intimidant. Entre la côte glaciaire de L’île Adélaïde et l’Ile Avian, nous trouvons une crique avec 3 growlers qui semblent échoués. Nous mouillons par 9 m de fond. Pas de vent prévu cette nuit, aussi nous ne mouillerons que 30 m de chaîne car nous n’avons pas beaucoup de place pour éviter.

7h30 : nous repartons en direction du nord. La visibilité est bonne, la lumière sur les hauts reliefs qui cernent la baie nous révèle une multitude d’énormes glaciers. Les sommets alentours culminent à plus de 2000 m. Le soleil perce par endroit et éclaire des pentes où roches sombres et glaces crevassées se disputent la partie.

Vers 12 heures, nous arrivons à Lagoon Island. Nous mettons l’annexe à l’eau et partons en avant pour sonder la crique. Le vent est calme. Les conditions sont idéales pour prendre le mouillage. Un zodiac de la base anglaise de Rothera vient à notre rencontre. Accueil courtois des Anglais mais les consignes à cause du COVID sont claires : Le débarquement est interdit au nord pour la tranquillité des animaux et au sud où se trouve une cabane occupée par des scientifiques. Nos contacts resteront donc très distants. La crique est parfaite. Nous passons trois aussières à terre. Puis nous profiterons d’un bon repos.

Nous observons la danse des éléphants de mer qui dans la crique, se livrent à de long ébats.

Le soir pour célébrer notre arrivée en Baie Marguerite comme il se doit, nous préparons le diner à six mains et que l’on accompagnera d’un magnum de vin nature de la réserve du capitaine François. La nuit sera calme et sereine.

Demain temps calme prévu, départ 8h00 pour le Gullet Mardi 1er février
Fabrice, Hervé

Par 67° 36′ S – 68° 15′ W